Quelle stratégie faut-il adopter pour lutter contre l’extrémisme en Afrique?

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Continent où se trouve l’organisation terroriste la plus meurtrière au monde, l’Afrique continue d’être la proie d’un extrémisme grandissant. Pourtant, une approche purement militaire ne constitue pas une solution viable ou durable pour les nombreux pays africains confrontés à ce fléau. Une stratégie globale doit donc combler les lacunes juridiques et sécuritaires, et être fondée sur une compréhension des causes à la source des problèmes, tout en s’inscrivant dans la durée.

 

L’extrémisme se répand en Afrique à un rythme sans précédent. Des experts en sécurité estiment qu’au moins vingt-deux pays africains ont dû faire face aux actes terroristes perpétrés sur leurs territoires.[1] Le terme ‘extrémisme’ relève du processus par lequel un groupe ou un individu incite à la violence, ou y a recours, afin d’avancer une quelconque croyance, soit religieuse, politique, idéologique ou autre.[2] Ce mémoire a donc pour but de proposer une stratégie intégrée pour affronter les mouvements extrémistes en Afrique. Ladite stratégie préconise l’adoption de plusieurs mesures pratiques ainsi que l’adaptation de certaines structures déjà en place, lesquelles propositions devraient se réaliser dans le cadre d’un processus plus large de réconciliation et de rétablissement de la gouvernance légitime afin de s’attaquer aux causes profondes de l’extrémisme sur le continent.

 

I. Contexte

Il existe une tendance de plus en plus courante parmi les groupes extrémistes en Afrique: une mobilité plus importante qui est associée à un transfert d’instabilité entre les pays africains. En effet, la campagne de l’organisation terroriste Al-Shabaab n’est plus confinée à la Somalie ; elle menace aujourd’hui la sécurité régionale de l’Afrique de l’Est, touchant à divers degrés le Djibouti, le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie.[3] Et même si les activités de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) ont été entravées en Ouganda, le groupe continue de sévir dans certaines zones de la République centrafricaine où les attaques sont quasiment quotidiennes.[4] L’insurrection de Boko Haram, qui ciblait initialement le nord du Nigéria, frappe aujourd’hui le Mali et plusieurs pays du bassin du Lac Tchad.[5] Selon Ban Ki-moon, les terroristes qui prêtaient allégeance à Al-Qaida constituaient le plus grand défi en 2014, mais on constate depuis lors une autre évolution préoccupante : l’union Boko Haram-Daech (l’organisation État islamique) en mars 2015.[6] On apprend aussi depuis plusieurs années de l’implantation des cellules d’Al-Qaida en Afrique australe,[7] [8] alors que le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) continuent à déstabiliser d’importantes régions en Afrique de l’Ouest, au Sahel et au Maghreb.[9] Ce danger est d’autant plus à craindre compte tenu du risque de l’augmentation du financement des groupes affiliés à Daech en Afrique. [10] La nécessité de développer et de mettre en œuvre une stratégie intégrée pour lutter contre l’extrémisme en Afrique n’a donc jamais revêtu un caractère si urgent.

 

II. Identifier et remédier aux causes profondes de l’extrémisme

Toute stratégie visant à lutter contre l’extrémisme se doit d’aborder les conditions qui le sous-tendent et le propagent. S’il fallait identifier une seule cause profonde, à la source de toutes les autres causes, il s’agirait de nommer la mondialisation. Même si l’extrémisme (recours à la violence) relève d’un phénomène historique et universel, la multiplication des attentats en Afrique et partout dans le monde est attribuable à la globalisation permanente des économies et des sociétés. Le monde tend en effet depuis plusieurs décennies vers une circulation plus libre des capitaux, ce qui favorise la primauté des marchés financiers ainsi que la dérèglementation et la privatisation. Le terreau de l’extrémisme se trouve donc dans « cette course sans limite au profit»[11] résultant dans l’hégémonie, les disparités de développement qui sont sources d’exclusion, de désespérance sociale, de fanatisme religieux, de pauvreté, de chômage, de famine et tant d’autres malheurs fréquemment évoqués pour expliquer les racines du terrorisme. Tant que les grandes puissances ne voient pas l’intérêt de modifier ce système éminemment injuste, on ne pourra que continuer à soigner les symptômes et non la maladie.

À défaut de lancer une transformation radicale du système actuel, il convient de recommander certaines mesures. En effet, bien que l’on puisse déstabiliser les groupes extrémistes lorsque les États se coordonnent et coopèrent davantage entre eux, améliorent leurs capacités et ciblent le financement de ces groupes, une solution à long terme se doit de décourager l’extrémisme. Pour cela, il faut songer à améliorer la gouvernance, le progrès social et la croissance économique.

Il est essentiel que les Nations Unies aident les pays africains à faire face aux problèmes de la jeunesse en offrant des possibilités qui les rendront moins sensibles aux appels à l’extrémisme. L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (l’UNESCO), le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et l’Alliance des civilisations des Nations Unies sont les principales entités de l’ONU qui mènent des programmes visant à éradiquer la pauvreté et à promouvoir le développement durable ainsi que l’inclusion sociale. Compte tenu de leur importance dans l’élaboration d’une stratégie de lutte contre l’extrémisme à long terme, le financement apporté à ces programmes devrait augmenter considérablement. Il faudrait également accorder une plus grande attention aux initiatives menées par les pays africains eux-mêmes. À titre d’exemple, le gouvernement nigérien exécute des programmes visant à créer des emplois pour les ex-détenus, surtout en faveur des rapatriés de la Libye, mais ils sont actuellement sous-financés. Ce type de projet se trouve pourtant au cœur du plan stratégique du Niger pour lutter contre la radicalisation.[12]

La Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU prône le dialogue, la tolérance et la compréhension entre les peuples et les religions. Encore une fois, il s’en suit logiquement que les pays qui initient ces activités elles-mêmes devraient recevoir un soutien. Le Mali a créé un nouveau poste de « Ministre de la Réconciliation Nationale et du Développement des Régions du Nord »[13], à la suite de quoi des dialogues intercommunautaires se sont tenus dans les régions du Nord afin d’apaiser les tensions locales.[14] À cela s’ajoute un partenariat entre le Mali et le Maroc en octobre 2013 pour le lancement d’un programme quinquennal pour former 500 imams pour diffuser des messages axés sur la diffusion de la paix ainsi que les connaissances en informatique.[15] Bien que l’UNESCO ait fourni des conseils et une assistance technique à plusieurs gouvernements pour élaborer des politiques de jeunesse, il devrait accorder une plus grande attention au Ministère précité, qui cherche enfin à répondre au problème Touareg.

Il a également été souligné que la radio communautaire joue un rôle essentiel dans la vie quotidienne de nombreuses communautés locales, et à cet égard, l’UNESCO a travaillé sur la formation des jeunes en Afrique du Sud afin qu’ils utilisent la radio pour promouvoir l’inclusion sociale et pour entamer un dialogue. Il faudrait évaluer l’efficacité de ces programmes et, en fonction des conclusions, réappliquer les mêmes programmes dans les pays les plus vulnérables qui ont déjà été identifiés.[16] Avec l’aide de l’Équipe spéciale de la lutte contre le terrorisme, l’Alliance des Civilisations a également développé des programmes pour contrer les propos incendiaires diffusés par certains professionnels des médias somaliens. L’Alliance vise les dirigeants communautaires afin d’encourager la cohésion entre différents groupes,[17] une initiative qui pourrait en inspirer d’autres.

La réhabilitation et la réinsertion des extrémistes violents constituent un élément essentiel pour traiter les causes profondes, et il faut donc une meilleure coordination entre l’Institut interrégional de recherche des Nations Unies sur la criminalité et la justice (UNICRI) et le Centre africain pour l’étude et la recherche sur le terrorisme (CAERT) de l’Union africaine (UA). Ces organismes sont les mieux positionnés pour élaborer et coordonner les programmes de réinsertion en faveur des extrémistes violents emprisonnés. Une consultation entre les deux organismes a déjà eu lieu en octobre 2013 en présence du Ministère nigérian de l’Intérieur, et elle pourrait être reproduite dans d’autres États confrontés à des défis semblables.[18]

Pour les donateurs comme le Royaume-Uni, il semble y avoir une reconnaissance de la nécessité de traiter la dépression économique qui conduit à un taux de recrutement élevé des jeunes dans les pays comme la Somalie.[19] Il est maintenant impératif d’adopter une approche à long terme pour le développement des marchés, et l’ONU devrait soutenir et encourager, à tous les niveaux, les pays donateurs souhaitant accélérer la transition de la simple fourniture d’aide humanitaire à l’octroi d’une aide capable de s’attaquer aux causes profondes en soutenant le développement économique. En effet, le Département britannique pour le développement international (DFID) appuie des initiatives au Kenya visant à renforcer la confiance entre la police et les communautés locales, ainsi qu’un programme conçu pour améliorer les perspectives d’emploi en faveur des jeunes à Mombasa.[20] De telles initiatives ont incité d’autres partenaires à accroître l’assistance technique.

Un consensus se dégage donc autour de la nécessité de traiter plus urgemment les causes profondes. L’International Crisis Group a recommandé que le Nigeria s’attaque de manière transparente à «la mauvaise gouvernance et [à] la corruption systémique », sinon toutes les autres mesures ne seront que de simples « stop gaps » (bouche-trous).[21] L’élaboration d’une Far North Development Commission au Nigéria, qui s’inspire de la Commission de développement du delta du Niger, a été identifié comme une étape importante et pourrait être mis en œuvre dans des pays comme le Mali, qui peinent également à résoudre les problèmes de marginalisation socio-économique.[22] Enfin, Ban Ki-moon a encouragé les différentes agences entités de l’ONU à intégrer la question du genre dans les efforts de lutte contre le terrorisme, eu égard notamment à la contribution importante des femmes dans la lutte contre la radicalisation ; l’engagement ici devraient prendre la forme d’une coopération renforcée avec la société civile et les groupes de femmes.[23]

 

III. Promouvoir la coopération internationale et régionale, en particulier le partage d’informations

La lutte contre l’extrémisme à travers l’échange d’informations nécessite un niveau accru de coopération au niveau national, régional et international, comme l’a souligné l’Ambassadeur Francisco Madeira lors d’un sommet de l’Union africaine sur le terrorisme à la fin de 2014: «Il faut une meilleure coordination entre les États membres ainsi qu’un meilleur partage de l’information ».[24] Le Comité des Services de Sécurité et de renseignements Africains (CISSA) de l’Union africaine s’est engagé par la suite de mettre en place un système de communication renforcé entre les services de sécurité en Afrique pour faciliter l’échange rapide de renseignements, mais le Dr Nkosazana Dlamini Zuma a souligné les « contraintes financières », entre autres, auxquelles sont confrontés ces organismes. Les Nations Unies devraient donc encourager une aide financière, mais aussi fournir des conseils sur l’interaction entre cette agence encore assez récente et l’AFRIPOL, créée en 2015 (voir ci-dessous). En effet, l’Union africaine a élaboré des instruments pour lutter contre l’extrémisme, mais les bénéfices de ceux-ci ne sont pas encore pleinement exploités. Le Centre Africain d’Études et de Recherche sur le Terrorisme (CAERT) a par exemple travaillé sur l’élaboration d’une loi type pour faciliter la mise à jour de la législation nationale d’un État donné dans le respect des obligations internationales,[25] et pourtant, le Système d’information policière pour l’Afrique de l’Ouest (SIPAO), créé par une entité différente, l’Interpol, a déclaré avoir connu de nombreuses difficultés justement au niveau du cadre légal nécessaire pour la mise en place de l’infrastructure technologique nécessaire pour le partage de l’information de la police. À cet effet, le SIPAO a mis en exergue la nécessité pour tous les pays concernés de se conformer aux principes du droit international, et a déclaré qu’il s’agissait d’une tâche particulièrement lourde.[26] Une meilleure coopération avec l’Union africaine sur les outils offerts par cette loi type aurait pu effectivement mieux les informer. Cette expérience met en évidence donc la nécessité d’une plus grande coopération entre les projets financés par l’Union européenne et les initiatives menées par l’Union africaine. L’approche actuelle, quelque peu fragmentée, risque d’entraîner la duplication voire des pertes de temps. Ban Ki-moon a pour sa part encouragé une «utilisation plus généralisée des instruments pertinents mis à disposition par l’Union africaine à fin de prévenir et réprimer le terrorisme».[27] [28] De surcroît, en tirant des leçons à la suite de certains retards rencontrés, en particulier sur les questions de protection des données, l’Interpol et les organisations régionales, telles que l’IGAD, peuvent donc mieux s’informer dans la phase d’élaboration d’un système analogue de partage d’informations adapté à l’Afrique de l’Est. À cet égard, on a également souligné que la question du traitement national des données peut s’inspirer du modèle utilisé par l’Union européenne.[29]

Il importe également que les pays menacés par le terrorisme travaillent en plus étroite collaboration avec la communauté des donateurs afin que ces derniers puissent appréhender les besoins, pour éventuellement pallier les lacunes. À titre d’exemple, les pays d’Afrique de l’Est ont su tirer parti d’un partenariat financé par les États-Unis, intitulé Partnership for Regional East Africa Counterterrorism (PREACT) [30] mais son orientation actuelle sur le renforcement de la sécurité des frontières et la lutte contre le financement du terrorisme pourrait être complétée par une meilleur diffusion d’informations entre les douze États, eu égard notamment à l’absence actuelle d’un système d’information d’Interpol pour la région d’Afrique de l’Est.[31] Néanmoins, le Mécanisme africain de coopération policière (Afripol) a été inauguré en décembre 2015 et ambitionne de renforcer la coopération policière entre les États africains ; ce mécanisme peut donc servir de partenaire clé pour les acteurs régionaux et internationaux.[32]

L’initiative de l’assistance intégrée pour la lutte contre le terrorisme (I-ACT) a été lancée au Nigeria, au Burkina Faso et à Madagascar, et on a constaté l’efficacité du programme car premièrement, il a facilité la mise en œuvre de la Stratégie antiterroriste mondiale des Nations Unies dans les pays précités, et deuxièmement, il sert d’interface pour mieux échanger avec les gouvernements partenaires.[33] En particulier, son système d’information en ligne permet un meilleur partage d’informations ainsi qu’une coordination de la prestation de l’assistance technique entre les différentes entités.[34] Bien que la participation soit de manière générale volontaire, les différentes agences des Nations Unies devraient songer à encourager cette initiative, pour cibler en particulier quatre des cinq États actuellement menacées par les mouvements extrémistes d’AQMI et de MUJAO: l’Algérie, la Libye, le Mali et le Niger. En outre, le Conseil de Sécurité a récemment demandé une mise en œuvre « plus rapide et efficace de la Stratégie intégrée des Nations unies pour le Sahel », ce qui pourrait s’inspirer des succès de l’I-ACT au Burkina Faso, par exemple.[35]

 

IV. Cibler le financement du terrorisme

Les enlèvements avec demande de rançon en Afrique de l’Ouest et dans la bande sahélienne, perpétrés par des groupes liés à Al-Qaida et à Daech, constituent l’une de leurs principales sources de revenus. Ce phénomène relève d’une forte coordination entre les groupes extrémistes, ce qui exige une réponse rigoureuse qui doit reposer avant tout sur la coopération entre les organismes régionaux.[36]

Afin d’enrayer ce problème, l’une des premières étapes nécessaires est pour chaque pays concerné de devenir membre à part entière d’un organisme régional du même type qu’un Groupe d’action financière (GAFI). À titre d’exemple, le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) a été conçu pour fournir une évaluation globale des risques auxquels ces pays sont confrontés en ce qui concerne le financement du terrorisme.[37] Le refus de certains pays de devenir membre d’un organisme semblable – dont notamment la Somalie, la République démocratique du Congo, l’Érythrée, et le Soudan du Sud – constitue un frein à la mise en place d’un programme de portée continentale, et vient compliquer les problèmes énumérés ci-dessous.

Une autre tendance commune est le sous-développement des secteurs financiers des pays respectifs, en raison d’un grand manque de ressources. Au Tchad, par exemple, même s’il est membre du Groupe d’Action contre le blanchiment d’Argent en Afrique Centrale (GABAC), son service d’enquête financière est trop peu développé pour faire appliquer de manière fiable la réglementation bancaire. Néanmoins, le Fonds monétaire international (FMI) pourrait apporter une assistance technique au Tchad dans le « domaine de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme », [38] comme il a fait en 2013 au Mozambique, assurant le pilotage de nouvelles réglementations sur le financement du terrorisme. Le Tchad, à l’instar de beaucoup d’autres pays de la région, doit impérativement développer ses relations avec les banques commerciales, car l’État tchadien n’a actuellement aucun droit de surveiller les transferts d’argent sans fil ou les transferts mobiles, ce qui joue tout simplement en faveur des terroristes et de celles et ceux qui, consciemment ou inconsciemment, les soutiennent et les financent. En revanche, le Financial Reporting Centre au Kenya surveille dans une certaine mesure les transactions mobiles, en particulier celles qui sont effectués sur le réseau mobile : Mpesa Safaricom. La Banque mondiale y a fourni une assistance, travaillant avec la Direction du Comité contre le terrorisme, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (l’ONUDC) et le Comité créé par la résolution 1267 afin de renforcer la capacité des décideurs politiques et des praticiens. Cependant, une plus grande attention doit être accordée aux pays encore figés dans la phase d’élaboration des lois visant le financement du terrorisme. C’est le cas notamment en Somalie, qui peine à passer cette première étape, non seulement parce qu’elle n’a pas les moyens budgétaires nécessaires mais aussi parce qu’elle manque sérieusement de capacités.

Du fait de la petite taille du secteur bancaire formel dans la plupart des États africains, les groupes terroristes peuvent facilement échanger en liquide ou par le biais des systèmes informels de transfert de valeurs, échappant ainsi à tout contrôle administratif. En effet, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, la Somalie, le Soudan du Sud et le Tchad ne sont que des exemples de pays qui ne disposent pas des capacités nécessaires pour tracer les réseaux informels et les transferts alternatifs tels que le hawala.[39] Enfin, le secteur bancaire commercial est quasiment inexistant pour ce dernier. L’ONU et les partenaires financiers concernés devraient donc coordonner davantage avec les banques centrales pour encourager les citoyens à utiliser le secteur financier officiel afin d’améliorer l’intégrité financière.

L’ONUDC doit continuer à épauler les efforts dans la lutte contre le financement du terrorisme et le gel des avoirs. Les résolutions du Conseil de sécurité 1267 (1999) et 1989 (2011) doivent être appliquées d’une manière plus stricte par les États, car ils regroupent les directives pour la mise en œuvre des régimes de sanctions. Le Sénégal, par exemple, dispose de procédures pour geler les comptes et d’autres avoirs des terroristes connus ou présumés, ainsi que ceux des organisations terroristes. Une plus grande attention doit toutefois être accordée à l’application de la loi afin d’éviter une situation telle que l’on voit au Mali, où les moyens de faire appliquer la loi sont loin d’être assurés.[40] En effet, malgré une législation adéquate, le Mali peine toujours à identifier et à geler les actifs des entités désignés comme terroristes par l’ONU, même si ceux-ci relèvent de sa juridiction. Pour les états comme la Somalie, en revanche, il faut urgemment créer et appliquer des lois qui pourront surveiller le financement du terrorisme, et incorporer plus précisément des dispositions concernant le gel et la confiscation des avoirs.[41] Comme il a été souligné précédemment, une aide initiale de l’ONU pour élaborer de telles législations seraient autant d’encouragement pour les pays donateurs de mettre en place des programmes communs aux côtés des pays en proie au terrorisme.

 

V. Renforcement de la législation, l’application des lois et la sécurité des frontières

Tout comme il faut relever le défi du financement du terrorisme avec une meilleure application de la loi, l’ONU doit renforcer son engagement avec les pays africains afin de mieux appliquer les lois de manière plus générale. À cela s’ajoute la nécessité d’améliorer la justice pénale et les contrôles aux frontières à travers l‘Équipe spéciale de la lutte contre le terrorisme et le Centre de lutte contre le terrorisme. La Direction exécutive du Comité contre le terrorisme[42] surveille la mise en œuvre de la résolution du Conseil de sécurité 1373 (2001), qui demande à tous les États membres de modifier sa législation nationale afin de ratifier les conventions internationales sur le terrorisme, mais l’adoption uniforme de celle-ci reste aujourd’hui une simple aspiration. Cette constatation est particulièrement flagrante dans les pays qui doivent encore élaborer une législation pour lutter contre le terrorisme, par exemple en Somalie, où dans certaines régions le code pénal repose actuellement sur un texte qui n’a pas été mis à jour depuis 1963.[43] Une aide internationale substantielle est nécessaire dans les pays qui ne disposent pas de la capacité requise pour élaborer des lois rigoureuses et capables de lutter contre l’extrémisme. En dépit des faiblesses au sein du système de justice pénale au Nigeria, son adoption de la loi sur la prévention du terrorisme en 2011 (Terror Prevention Act) ainsi que les révisions ultérieures ont ouvert la voie à des efforts conjoints avec les pays donateurs, tel que sa participation au Programme d’assistance antiterroriste du département d’État américain.[44] Conformément à la résolution 1373, la désignation des actes extrémistes comme des « infractions graves dans la législation nationale », avec des peines qui reflètent leur « gravité », constitue une étape essentielle pour l’état lui-même, ainsi que pour la communauté internationale. La comparaison Somalie / Nigeria montre l’importance de l’élaboration des lois rigoureuses, considérée de plus en plus comme une condition sine qua non de la mise en œuvre des efforts conjoints avec les pays donateurs.

On observe aussi une nécessité croissante de développer des programmes d’aide à long terme qui soient spécifiques à un pays particulier et qui appréhendent les besoins des systèmes nationaux de justice pénale, comme l’a souligné Ban Ki-moon lors d’un discours en août 2015.[45] L’Ouganda a par exemple demandé de l’aide pour mettre en œuvre un système automatisé d’identification des empreintes digitales qui va considérablement améliorer ses capacités d’enquête.[46] De même, des réunions de Groupe de travail sur le renforcement des capacités dans la région sahélienne, organisées par la France et le Sénégal, se sont tenues à Dakar et à Alger pour faire de la sensibilisation sur la menace et pour examiner les priorités.[47] Ayant déjà identifié les pays les plus vulnérables, l’ONU et la communauté internationale ont un rôle particulier à jouer dans la promotion de ces efforts. La Direction générale de l’Immigration et Émigration du Rwanda a demandé aux États-Unis d’aider dans la mise en œuvre d’un système de contrôle à ses frontières et dans les aéroports, et a fait remarquer qu’il ne disposait pas de liste de surveillance contenant des renseignements sur le terrorisme.[48] De tels indicateurs pourraient faire partie d’une checklist de conformité applicable par l’ONU et les pays donateurs à l’égard des pays qui sollicitent activement l’aide mais aussi pour les États les plus réticents.

En outre, l’ONUDC doit soutenir pleinement les efforts de chaque pays pour enquêter, poursuivre et juger les affaires de terrorisme à travers son Service de la prévention du terrorisme. En octobre 2012, l’agence a organisé un atelier national pour la Somalie intitulé « Le Cadre juridique universel contre le terrorisme »[49] coparrainé par les gouvernements de l’Ouganda et de l’Italie, et tenu à Kampala. Il faudrait envisager un suivi, avec un mandat plus large et en coopération directe avec la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM).[50] Enfin, un réseau régional des procureurs et des autorités centrales pour les États membres de la CEDEAO a été créée, mais c’est la région du Sahel qui requiert une attention beaucoup plus urgente de l’ONUDC, qui a mis au point des guides pratiques visant à aider les responsables de la justice pénale à endiguer les activités terroristes.[51]

VI. Conclusion

Une stratégie globale de lutte contre l’extrémisme en Afrique doit être fondée sur un engagement visant à accroître la coopération, tant régionale qu’internationale, ce qui faciliterait le partage d’informations. Les instruments développés par l’UA doivent être utilisées, tout en restant conscient des outils déjà mis au point par Interpol, par exemple. De même, l’ONU et la communauté internationale ont élargi les méthodes interétatiques de partage d’informations, mais des lacunes subsistent, et il est nécessaire donc de travailler en plus étroite collaboration avec l’UA. Le financement du terrorisme a été facilité par le sous-développement des secteurs financiers dans de nombreux pays, ce qui exige un plus grand soutien de la communauté internationale et une assistance des organismes des Nations Unies (l’ONUDC, par exemple). Il faudrait également tirer des enseignements des pays tels que le Kenya qui ont enregistrés certains progrès. Les pays qui n’ont pas suffisamment développé leurs systèmes juridiques sont aussi les plus vulnérables à l’extrémisme. Comme il a été souligné, les programmes d’aide à long terme élaborés par l’ONU, en partenariat avec les gouvernements étrangers, sont nécessaires pour répondre aux exigences du Conseil de sécurité dans sa résolution 1373. En outre, les pays comme la France, les États-Unis et le Royaume-Uni ont plus tendance à renforcer les programmes d’assistance s’ils voient que les systèmes juridiques ont d’abord été rendu plus favorables. Enfin, l’ONU se doit d’épauler tous les efforts visant à décourager l’extrémisme et à traiter les causes profondes, en particulier lorsque les pays concernés montrent les premiers signes d’empressement à résoudre les tensions locales (au Mali, par exemple). Il faudrait aussi tirer parti de la prise de conscience des donateurs pérennes quant au besoin de soutenir le développement économique, plutôt que de se concentrer uniquement sur l’aide humanitaire à court terme. La Commission de développement du delta du Niger en est une bonne illustration, mais elle a besoin de plus de soutien financier et logistique de la communauté internationale.

[1] https://www.sfcg.org/events/cprf-july-2014/

[2] http://www.securitepublique.gc.ca/cnt/ntnl-scrt/cntr-trrrsm/cntrng-vlnt-xtrmsm/vlnt-xtrmnsm-fra.aspx

[3] http://www.criticalthreats.org/somalia/miller-al-shabaab-east-africa-july-24-2014

[4] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/28/en-centrafrique-la-guerre-des-ondes-contre-la-lra_4891177_3212.html

[5]http://www.jeuneafrique.com/depeches/277778/politique/lac-tchad-un-double-attentat-suicide-de-boko-haram-fait-au-moins-2-morts/

[6] http://www.courrierinternational.com/dessin/2015/03/11/daech-et-boko-haram-un-mariage-de-raison

[7] http://www.csmonitor.com/Commentary/Opinion/2013/0312/Key-signs-that-Al-Qaeda-s-Islamic-extremism-is-moving-into-southern-Africa

[8] http://www.liberation.fr/planete/2015/05/29/l-afrique-du-sud-refuge-de-jihadistes_1319392

[9] http://www.cfr.org/terrorist-organizations-and-networks/al-qaeda-islamic-maghreb-aqim/p12717

[10] http://www.franceinfo.fr/actu/monde/article/rapprochement-boko-haram-daech-vers-des-actions-communes-653791

[11] http://www.memoireonline.com/01/07/330/le-terrorisme-les-causes-et-les-remedes.html

[12] https://www.unodc.org/westandcentralafrica/fr/niger-prison-reform—niamey-nov-2014.html

[13] http://www.jeuneafrique.com/168657/politique/le-mali-se-dote-d-un-gouvernement-de-r-conciliation-nationale/

[14]https://www.opinion-internationale.com/en/2014/05/29/mali-revitalizing-the-peace-process-through-national-dialogue-and-reconciliation_26230.html

[15] http://www.state.gov/j/ct/rls/crt/2013/224820.htm

[16] http://www.refworld.org/pdfid/52f21bb74.pdf

[17] http://www.un.org/en/terrorism/ctitf/pdfs/UNCCT%20General%20Membership%20Briefing.pdf

[18] http://www.state.gov/j/ct/rls/crt/2013/224820.htm

[19] http://www.publications.parliament.uk/pa/cm201314/cmselect/cmfaff/86/86vw02.htm

[20] http://sabahionline.com/en_GB/articles/hoa/articles/features/2014/01/28/feature-01

[21] http://www.crisisgroup.org/en/regions/africa/west-africa/op-eds/hogendoorn-boko-haram-s-evolution-how-it-got-this-far-and-how-to-stop-it.aspx

[22] http://www.nddc.gov.ng/projectsandprograms.html

[23] http://www.un.org/press/en/2014/sc11617.doc.htm

[24] http://african-union.blogspot.com/2014_09_01_archive.html

[25] http://www.peaceau.org/en/page/64-counter-terrorism-ct

[26] http://www.interpol.int/News-and-media/News/2015/N2015-140

[27] http://www.un.org/sg/statements/index.asp?nid=9425

[28] http://www.refworld.org/pdfid/52f21bb74.pdf

[29]http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/12/16/accord-de-principe-de-l-ue-sur-la-protection-des-donnees-personnelles-en-ligne_4832848_4408996.html

[30] https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2014/08/06/fact-sheet-partnering-counter-terrorism-africa

[31] http://www.interpol.int/News-and-media/News/2015/N2015-099

[32] http://fr.allafrica.com/stories/201512170454.html

[33] http://www.un.org/fr/terrorism/ctitf/proj_iact.shtml

[34] http://lefaso.net/spip.php?article54832

[35] http://www.un.org/press/fr/2015/cs12147.doc.htm

[36] http://www.economist.com/blogs/baobab/2013/11/ransom-business

[37] http://www.giaba.org/?lng=fr

[38] http://www.knowyourcountry.com/mozambique1111.html

[39] http://www.fatf-gafi.org/media/fatf/documents/reports/FT-en-Afrique-de-louest.pdf

[40] http://www.state.gov/j/ct/rls/crt/2013/224820.htm

[41] http://www.refworld.org/docid/536229be5.html

[42] http://www.un.org/en/sc/ctc/

[43] http://www.somalilandlaw.com/military_law.html

[44] http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2014/05/226072.htm

[45] http://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2015-09/counter-terrorism_8.php

[46] http://www.refworld.org/docid/536229ad14.html

[47] http://fr.allafrica.com/stories/201503241348.html

[48] http://www.ecoi.net/local_link/275197/391110_en.html

[49] Universal Legal Framework Against Terrorism

[50] http://www.refworld.org/pdfid/52f21bb74.pdf

[51] Ibid

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