Le bourbier burundais et la France

burundi crise

Source: http://www.rfi.fr/afrique/20150513-burundi-crise-coup-etat-pierre-nkurunziza-godefroid-nyombare

La crise burundaise s’est sérieusement détériorée au cours des derniers mois, tandis que les informations les plus récentes font état de violences sexuelles, de cas de torture, et d’un nombre croissant de pertes civiles. La France peut tirer meilleur parti de sa position privilégiée auprès de certains chefs d’États africains, et au sein de l’Union européenne et du Conseil de sécurité afin de faciliter le dialogue, et d’encourager des mesures concrètes de résolution de crise.

1           Les causes de la crise actuelle

L’origine de la crise burundaise peut être retracée à la tentative de Pierre Nkurunziza, président depuis 2005, de briguer un troisième mandat –Alors que sa candidature à la présidentielle et la victoire qui s’en est suivie enfreignait l’article 96 de la constitution, elle a été  néanmoins validée par la Cour constitutionnelle début mai 2015[i]. Cela s’est traduit non seulement par un schisme au sein de son parti, mais également par des répressions contre l’opposition qui avait organisé des manifestations. Au mois de mai 2015, suite à une tentative de coup d’état échoué, on a constaté les évènements les plus violents jusqu’alors. Les mesures prises par le gouvernement au cours des semaines suivantes ont provoqué plus que 30 morts, et un départ massif de réfugiés (plus que 100,000 vers les pays voisins entre fin avril et fin juin)[ii]. À cela s’est ajoutée une série d’autres problèmes contribuant à un ras-le-bol généralisé au Burundi, et résultant en protestations successives, suivies d’une répression brutale par le gouvernement. On évoque notamment deux autres causes importantes : 1) la mauvaise gestion de l’économie; et 2) la corruption. Éprouvée à la sortie de la guerre civile des années 1990, l’économie burundaise n’est toujours pas en mesure d’enregistrer d’importants progrès. En effet, le Burundi exporte très peu, n’ayant que peu de devises étrangères, tandis que 60% de la population souffre de malnutrition chronique.[iii] Une part importante des manifestants sont en effet des jeunes chômeurs ou des étudiants qui n’arrivent pas à arrondir les fins de mois, tandis que les prix des aliments de base ne cessent d’augmenter dans la capitale. Enfin, ces mêmes citoyens continuent d’accuser les dirigeants d’en profiter dans un pays où la corruption est endémique.[iv]

2           Le jeu des différents acteurs

Au mois de mars 2015, 17 hauts représentants du parti au pouvoir ont appelé le président à ne pas se représenter en signant une pétition, leur valant d’être immédiatement démis de leurs fonctions. Le mois suivant, un mouvement insurrectionnel a été lancé, entraînant la mort de deux policiers, et l’arrestation de 105 manifestants. Le gouvernement a également suspendu à la fin du mois la diffusion de trois radios privées indépendantes, alors que la radio REMA FM, affiliée au pouvoir, continuait d’émettre librement. Malgré un avis favorable de la part de la cour constitutionnelle pour une troisième candidature de Nkurunziza, le vice-président de la cour a fui le pays, menacé à cause de son vote contre. Fatou Bensouda, Procureure de la CPI, a annoncé au mois de mai 2015 son intention d’ouvrir des enquêtes suite aux crimes perpétrés lors des derniers mois. En juin 2015, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine déploya des observateurs des droits de l’homme ainsi que des experts militaires et civils afin de vérifier le processus de désarmement et d’observer la mission électorale. Le mois suivant, le président ougandais, M. Museveni, a été désigné médiateur dans la crise, lui-même au pouvoir depuis 30 ans. À la fin du mois de juillet, Nkurunziza fut réélu président avec plus de 69% des voix lors d’une une élection boycottée par l’opposition. Le 1er août le CNARED[v] est créé, composé d’anciens membres du parti au pouvoir et des membres de la société civile. Ils réclament la destitution du président et la reprise de dialogue. Au cours du mois, des attaques perpétrées par les deux camps se sont poursuivies avec notamment l’assassinat du Lieutenant Général Nshirimana – bras droit du président. Ce dernier a annoncé à la fin du mois la création d’une commission pour réglementer le financement des ONG, qu’il a sommées de se tenir à l’écart des affaires politiques. C’est en novembre 2015 que les comptes bancaires de 10 ONG burundaises seront gelés. Le porte-parole du parti d’opposition[vi] est assassiné en rentrant chez lui le 7 septembre 2015, et huit jours après Joseph Bigirimana, membre du parti au pouvoir, a subi le même sort. Le 23 septembre 2015, les autorités ont rejeté toute négociation avec les figures d’opposition, et les poursuivent pour avoir organisé un « mouvement insurrectionnel »[vii]. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a annoncé à la fin du mois avoir enregistré depuis fin avril 2015 «134 meurtres ainsi que des centaines de cas d’arrestations et de détentions arbitraires…et 90 cas de torture »[viii]. Jean-Baptiste Nsengiyumva, président d’un parti d’opposition, est assassiné le 30 septembre 2015. Enfin, si en mai 2015 un journaliste du Monde avait constaté que le Burundi n’était pas dans « une situation de guerre civile ouverte, ni de répression massive d’ailleurs »[ix], les choses se sont considérablement aggravées depuis car le 11 décembre environ 150 jeunes sont portés disparus et 154 civils non armés sont retrouvés morts, abattus.

3           Les initiatives en cours

Pour sa part, l’Union européenne a adopté en octobre 2015 des restrictions de déplacements et gela les actifs de plusieurs proches du président, expliquant que ceux-ci compromettaient la recherche d’une solution pacifique. Mi-octobre, l’UA a décidé d’ouvrir une enquête sur les violations des droits de l’homme et a annoncé son intention d’augmenter le personnel déployé sur le terrain. À la fin du mois, l’UE a réagi plus fermement en lançant une procédure de consultation avec le gouvernement, et en rappelant la possibilité qu’elle suspende son aide au développement si les deux parties ne parviennent pas à un accord. Cela a fait suite à la suspension de l’aide des principaux donateurs bilatéraux[x], pour un pays dont le budget dépend à 50% de l’aide internationale. L’UE a entamé au mois de décembre des consultations avec le Burundi, mais celles-ci ont échoué peu de temps après en raison des « positions exprimées » déraisonnables de ce dernier.[xi]

L’UA annonce fin octobre le déploiement d’une mission de prévention et de protection,[xii] et les Nations unies déplore au moins 400 exécutions depuis le 26 avril 2015.[xiii] Cet épisode a sans doute marqué un nouveau tournant dans la crise, car en 2016 on évoque une recrudescence des violences sexuelles, une augmentation des cas de tortures ainsi qu’une « dimension de plus en plus ethnique de la crise ».[xiv] Une tentative de dialogue inter-burundais est suspendu le 6 janvier 2016, à peine 10 jours après qu’il ait commencé.[xv]

4           La position de la France par rapport à la crise

La France se doit d’assurer une politique proactive à l’égard de la crise burundaise. Elle doit donc s’exprimer clairement au sujet des violations, tant au sein de l’Union européenne que dans ses fonctions au Conseil de sécurité. En effet, il faut que la France s’efforce de trouver une majorité autour de la question des sanctions, car dans l’absence d’une pression forte sur les autorités burundaises, il semble peu probable que le président acceptera d’engager de véritables négociations.[xvi] La France ne pourra pas régler la crise à elle seule, mais elle peut ainsi entamer l’engagement d’un dialogue. C’est également dans cet esprit que la France doit continuer à soutenir les efforts de l’Union africaine ainsi que les missions des chefs d’État (Afrique du Sud, Éthiopie, Gabon, Mauritanie et Sénégal) au Burundi pour mener un dialogue productif, tout en restant consciente du soutien dont les milliers de réfugiés ont besoin dans les pays frontaliers.

Enfin, même si on n’évoque pas à l’heure actuelle un scénario pré-génocidaire, la France devrait faire des propositions d’intervention au sein du Conseil de sécurité le cas échéant. La suspension de la coopération en matière de sécurité fin mai 2015 doit être maintenue, car la France fournissait jusque-là un soutien aux forces de police (accusées de répressions sanglantes des manifestations populaires), un soutien qui a perduré bien plus longtemps que celui des autres partenaires.[xvii]

 

[i] http://www.rfi.fr/afrique/2min/20150505-burundi-manifestants-anti-nkurunziza-rue-bujumbura-musaga-contestation-

[ii] http://www.rfi.fr/afrique/20151010-burundi-refugie-augmentation-tanzanie

[iii]http://www.lepoint.fr/monde/les-cles-pour-comprendre-la-crise-au-burundi-13-05-2015-1928314_24.php

[iv] Classé 150e  sur 168 pays dans l’index 2015 de l’ONG Transparency International, alors que son voisin le Rwanda est classé au 44e

[v] Le Conseil national pour le respect de l’Accord d’Arusha, pour la paix et la réconciliation au Burundi et de la restauration de l’État de droit

[vi] L’Union pour la paix et la démocratie

[vii] https://www.hrw.org/fr/world-report/2015/country-chapters/268144

[viii] http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=35665#.VtLidvlViko

[ix] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/05/22/burundi-plus-la-crise-dure-plus-le-risque-de-regression-ethnique-sous-jacent-est-grand_4638459_3212.html

[x] À savoir : la Belgique, les Pays-Bas et les États-Unis

[xi] https://agencebujanews.wordpress.com/2016/02/15/burundi-lunion-europeenne-va-t-elle-suspendre-son-aide-financiere/

[xii] Effectif initial de 5 000 personnels militaires

[xiii] http://www.lapresse.ca/international/afrique/201512/17/01-4932178-craintes-de-genocide-et-de-guerre-civile-au-burundi.php

[xiv] http://www.bbc.com/afrique/region/2016/01/160115_burundi

[xv] http://www.rfi.fr/hebdo/20160115-burundi-quel-avenir-dialogue-burundais-onu-ua-union-africaine

[xvi] http://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/des-chefs-d-etat-africains-au-burundi-pour-relancer-le-dialogue_1767749.html

[xvii] L’UE, la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas et les États-Unis

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