Les enfances volées en Centrafrique

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Un enfant soldat de la coalition rebelle de la Séléka pose près du palais présidentiel à Bangui, le 25 mars 2013. (AFP PHOTO / SIA KAMBOU)[i]

 

Introduction

Un enfant-soldat est un être humain âgé de moins de 18 ans, recruté par une armée ou participant simplement à un conflit armé, selon le Protocole facultatif à la Convention internationale des droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés.[i]

Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) explique la nécessité d’accorder une attention particulière aux enfants et aux jeunes pendant des telles crises. Certes, dans la dévastation qui accompagne les conflits armés, les enfants constituent l’une des catégories les plus vulnérables de la population civile. C’est surtout eux qui paient le prix fort des guerres civiles parce qu’ils souffrent des conséquences directes de la violence armée, et sont également touchés par les déplacements, la perte de leurs proches et le traumatisme qu’ils éprouvent en tant que témoins des actes de violences.[ii]

 

L’évolution des enfants soldats

Il est bien connu aujourd’hui que les enfants-soldats ont été recrutés par les forces armées rebelles en République centrafricaine. Effectivement, ça fait plus d’un an que des journaux font des reportages sur la question[iii]. Si le recrutement d’enfants-soldats avait déjà atteint 2 500 filles et garçons en décembre 2012 – avant même que le conflit n’ait éclaté – la situation aujourd’hui est indubitablement pire. En effet, l’UNICEF estime que plus de 300 000 enfants ont déjà été affectés par les violences, et que le recrutement aurait atteint 6 000 enfants.

Il faut néanmoins comprendre l’évolution des enfants soldats, se renseigner sur la situation aujourd’hui et se demander quel avenir pour ces enfants ? Comment et par quels moyens les réintégrer dans la société ? Etant donné que certains pays ont déjà fait face à cette problématique et que l’UNICEF France les aident à traiter cet aspect, on peut apprendre beaucoup par rapport à cette crise en examinant les efforts de cette branche de l’ONU.

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Pour comprendre le chiffre de 2 500 soldats même en décembre 2012 il faut d’abord tenir compte du désœuvrement généralisé des jeunes en Centrafrique. Sans accès à l’école, de nombreux enfants se trouvent souvent sans but dans la vie et deviennent donc très vulnérables et facilement influençables. Le représentant de L’UNICEF en Centrafrique, Souleymane Diabate, déplore le fait que les jeunes soient séparés de leurs familles et, par conséquent, ne font plus confiance à personne et deviennent des machines à tuer. [i] Véritable bourbirer, ces enfants sont « obligés de combattre. ou risquent d’être abusés sexuellement », explique Diabate.[ii]

 

Enfin, l’éducation a toujours souffert en Centrafrique, classifié parmi les pays les plus pauvres du monde et ce depuis bien longtemps. Mais après trois mois d’affrontements (février 2013), plus de 166 000 enfants n’avaient pas accès à l’école à cause de la Séléka.[iii]  Si l’on met en garde contre le recrutement d’enfants soldats, ce n’est pas uniquement à cause de la barbarie du crime en soi, mais parce que ça constitue un « signe avant-coureur de destruction humaine extrême », selon l’ancien commandant de la Force de maintien de la paix des Nations unies au Rwanda, Roméo Dallaire. Il ajoute que rien n’arrête un enfant soldat endoctriné et drogué. « Cela mène à des tueries massives, et la spirale de la violence risque de conduire à un génocide ».[iv] On comprend pourquoi les enfants sont menés à tuer leurs confrères, quand ils n’ont ni de l’éducation ni d’emploi : c’est-à-dire ils n’ont aucun but dans la vie. Dallaire souligne que ces enfants deviendront rapidement les combattants Séléka et anti-balaka de demain.

 

 

 

Aujourd’hui 

A l’heure d’aujourd’hui, suite aux désistements de donateurs, l’embrigadement multiplie quand même. Depuis l’escalade des violences en décembre 2013, le recrutement a augmenté et l’UNICEF estime que près de 6 000 enfants seraient enrôlés actuellement, alors qu’au début de 2013, ce chiffre a été évalué à environ 2 000.  Au mois de janvier 2014, l’UNICEF France a réussi à libérer 23 enfants soldats (âgés de 14 à 17 ans) des groupes armés à Bangui.[v] Une réussite indéniable. Cependant, l’UNICEF tient à rappeler que les enfants subissent de lourdes conséquences physiques et psychologiques, ‘‘quand ils ne sont pas tués’’.[vi]

 

Les dix ans d’expérience en Centrafrique ont bien servi l’UNICEF. Dans cette lutte contre le recrutement d’enfants, ils ont réussi à convaincre les autorités centrafricaines de s’exprimer d’accord pour identifier et libérer les enfants dans les rangs des groupes armées. Certes, la République centrafricaine a déjà endossé ‘Les Principes de Paris’, qui accompagnent ‘Les Engagements de Paris’, visant à créer une volonté commune de protection des droits fondamentaux de l’enfant (de ne pas être recruté pour se battre) et pour ‘‘aider à la réinsertion durable au sein de leur communauté des enfants anciennement associés à des forces ou groupes armés’’.[vii] Mais ces engagements  ne suffiront pas en soi, parce que visiblement, ils n’ont pas empêché le pays de fermer les yeux à l’égard de ce scandale moral quand, en 2009, même avant le conflit mais dans un environnement déjà instable, l’UNICEF a libéré 182 enfants soldats. Ayant reçu seulement 25% pour répondre au conflit en RCA, il s’agit maintenant d’une lacune très préoccupante pour cette branche de l’ONU.

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L’UNICEF s’inquiète également pour la situation sécuritaire en Centrafrique;  le nombre d’enfants centrafricains pris au piège et en danger pour leur vie se chiffre à 2,3 millions. Judith Léveillée, représentante adjointe de l’UNICEF en République centrafricaine, ajoute qu’on doit craindre en même temps la violence faite aux enfants qui ne sont pas forcément soldats. Elle observe que les enfants en Centrafrique semblent être les premières victimes, confirmant ainsi le rapport du CICR. Elle ajoute que ce niveau de haine est très alarmant, parce qu’il indique souvent des violences de même type à plus grande échelle. « C’est inquiétant de voir qu’il peut y avoir une recrudescence d’enfants malnutris, des cas de paludisme, de diarrhée, de dysenterie, et le pire que l’on craint, c’est le choléra car les sites de déplacés sont surpeuplés et les conditions d’hygiènes doivent rapidement être améliorées. »[i]

 

Tout récemment, on a constaté une recrudescence du conflit, « un niveau de violence sans précédent contre les enfants ».[ii] Deux enfants décapités, dont l’un mutilé, le chiffre de 16 enfants tués en décembre et en plus une soixantaine d’enfants blessés, Souleymane Diabaté s’indigne : « De plus en plus d’enfants sont recrutés dans les groupes armés et ils sont également les cibles directes d’atroces représailles. Les attaques ciblées contre les enfants sont une violation du droit humanitaire international et des droits de l’Homme et elles doivent cesser immédiatement. Des actions concrètes sont maintenant nécessaires pour empêcher les violences contre les enfants».

Dans l’immédiat, pour stopper ces violations, l’UNICEF vise deux mesures cruciales de la part des forces armées[iii] :

1. Les éléments armés doivent entreprendre des directives qui indiquent ouvertement que les enfants ne doivent ni être recrutés pour les combats, ni ciblés.

2. Ils doivent libérer immédiatement les enfants associés aux armés, et garantir la protection immédiate contre les représailles. Les centres de transit mis en place pour la libération et la réintégration des enfants doivent être protégés des attaques.

 

Le futur

Radio France Internationale (RFI) a rapporté récemment sur le redémarrage de l’école à Bangui. Le journal le qualifie d’un ‘‘signe du retour progressif à la normale’’ parce que les établissements scolaires, qui ont repris le travail à mi-février, accueillent maintenant les enfants des déplacés. Il est aussi prometteur de noter que les inscriptions continuent parce que beaucoup de parents d’élèves qui sont dans les zones de conflits amènent leurs enfants dans les écoles sécurisées.[iv]

 

Il faut quand même être nuancé en lisant ces bonnes nouvelles, parce que tous les parents ne peuvent pas faire pareil et c’est seulement les écoles qui ne se situent pas dans une zone de conflit qui peuvent fonctionner. En plus, pour avancer le ministère de l’Education a besoin d’argent. Pour l’instant, il se trouve (comme tous les ministères) sans moyens. Il souligne à RFI qu’il compte sur l’aide des partenaires traditionnels et, par conséquent, il envisage de rééquiper les écoles et permettre un bon redémarrage en 2014-15. Néanmoins, l’ambassadeur de France à Bangui, Charles Madinas, aperçoit aussi des signes encourageants. Il observe que l’action prioritaire de l’Ambassade et de l’Agence française de développement consiste à faire repartir les ministères et à donner du travail aux jeunes. En théorie, les enfants et les jeunes en Centrafrique sont en tête de l’agenda. Mais grâce au travail de l’UNICEF, entre autres, nous demeurons conscients de l’énorme effort qu’il reste à faire.

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La libération des enfants soldats, c’est le résultat d’un processus long et sensible. Souvent ça nécessite les négociations entre les représentants de l’ONU et les autorités centrafricaines de la transition, pour permettre l’accès aux bases militaires où les enfants ont été repérés.

Il ne faut pas oublier non plus que le futur pour ces enfants puisse être encourageant : ils sont pris en charge dans un centre de transition soutenu par l’UNICEF.[xvi] Ils y bénéficient d’une éducation de base, d’une assistance, d’activités et d’un soutien psychosocial. Les humanitaires font de leur mieux pour identifier les familles afin de préparer la réintégration de ces enfants dans la vie civile. Mais si l’on constate que depuis mai 2013, l’UNICEF a pu libérer 229 enfants soldats, il faut prendre conscience de l’immense tâche à venir, considérant que jusqu’à 6 000 enfants auraient été recrutés comme enfants-soldats.

 

[i] (2014, 28 janvier), L’UNICEF libère 23 enfants soldats en Centrafrique, l’UNICEF France, http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2014/01/28/l-unicef-libere-23-enfants-soldats-en-centrafrique-21233
[ii] (2013, 30 décembre), UNICEF France, La brutalité n’épargne pas les enfants en Centrafrique, http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2013/12/30/la-brutalite-n-epargne-pas-les-enfants-en-centrafrique-21169
[iii]Ibib
[iv] (2014, 3 avril), Siegfried Modola, RFI, Les écoles redémarrent en Centrafrique,
http://www.rfi.fr/afrique/20140403-ecoles-redemarrent-centrafrique-%C3%A9ducation-rca-giselle-bedan-deplaces-samba-panza-france-malinas/
[i]Ibid
[ii] ( 2013, 4 janvier), AFP,Centrafrique : toujours plus d’enfants soldats dans les milices rebelles et gouvernementales, selon l’Unicef, Centrafrique Presse:http://centrafrique-presse.over-blog.com/article-centrafrique-toujours-plus-d-enfants-soldats-dans-les-milices-rebelles-et-gouvernementales-selon-114060413.html.
[iii] 2013, 6 février, BANGUI : PLUS DE 166 263 ENFANTS N’ONT PAS ACCÈS À L’ÉCOLE À CAUSE DE LA SÉLÉKA, Réseau des journalistes pour les droits de l’homme en République centrafricaine,
http://reseaudesjournalistesrca.wordpress.com/2013/02/16/bangui-plus-de-166-263-enfants-nont-pas-acces-a-lecole-a-cause-de-la-seleka/
[iv] (2014, 28 mars), Isabelle Hachey, Centrafrique: Roméo Dallaire craint un génocide, La Presse, http://www.lapresse.ca/international/afrique/201403/27/01-4752106-centrafrique-romeo-dallaire-craint-un-genocide.php
[v](2014, 28 janvier), L’UNICEF libère 23 enfants soldats en Centrafrique, l’UNICEF France,http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2014/01/28/l-unicef-libere-23-enfants-soldats-en-centrafrique-21233
[vi] (2014, 12 février), UNICEF, Enfants soldats, déposer les armes et construire un avenir, http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2014/02/12/enfants-soldats-deposer-les-armes-et-construire-un-avenir-21259
[vii] Enfants dans les conflits armés, La France A L’ONU, ONU : http://www.franceonu.org/la-france-a-l-onu/dossiers-thematiques/droits-de-l-homme-etat-de-droit/les-enfants-dans-les-conflits/la-france-a-l-onu/dossiers-thematiques/droits-de-l-homme-etat-de-droit/les-enfants-dans-les-conflits/article/enfants-dans-les-conflits-armes
[i] (2011, 24 janvier), Enfant Soldat, Humanium, http://www.humanium.org/fr/enfant-soldat/
[ii] (2011, 14-16 mars), CICR, ATELIER : LES ENFANTS TOUCHES PAR LES CONFLITS ARMES OU D’AUTRES SITUATIONS DE VIOLENCE, http://www.icrc.org/fre/assets/files/publications/icrc-001-4082.pdf
[iii] (2013, 4 janvier), AFP, Centrafrique : toujours plus d’enfants soldats dans les milices rebelles et gouvernementales, Le Monde : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/01/04/centrafrique-toujours-plus-d-enfants-soldats-dans-les-milices-rebelles-et-gouvernementales_1812987_3212.html
[i] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20131122.OBS6645/centrafrique-6-000-enfants-soldats-le-pays-au-bord-du-genocide.html
[xvi] (2014, 14 janvier), UNICEF, Centrafrique : « Les enfants sont les premières victimes du conflit », http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2014/01/14/centrafrique-les-enfants-sont-les-premieres-victimes-du-conflit-21204

 

 

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